La machine à simulacres

Cette installation se veut un hommage aux portraits morcelés de David Hockney.

David Hockney – Henry Moore Much Hadham 23rd July 1982

Ces œuvres divisent le cadre en plusieurs images rectangulaires disposées en mosaïque, mais plutôt que de représenter un sujet immobile, on ressent que la caméra et le sujet se sont déplacés d’une prise de vue à l’autre ; le résultat va au-delà de la somme de ses parties constituantes. La démultiplication des moments et des points de vue vient bonifier l’image fixe en cherchant à s’inscrire dans la durée, tel un instant prégnant.

 

En ce qui a trait à l’installation, elle se présente comme suit : sur un mur, un cadre lumineux entouré de caméras maintenues par des tiges attend l’interacteur. Lorsqu’on s’approche, on peut y percevoir son reflet. À mesure qu’on y fixe son regard, le temps se fragmente, le passé s’entremêle avec le présent révélant des tesselles carrées. Progressivement, les points de vue sont démultipliés, les caméras fractionnant l’espace. Peu à peu, des fragments de visages étrangers commencent à apparaître, venant remplacer éventuellement la totalité du reflet virtuel de l’interacteur. Ces trois étapes rappellent les trois ordres du simulacre selon Baudrillard où la médiation, à travers ses manipulations, viendrait corrompre le lien entre le référent et sa copie[1].

L’aspect réflexif de l’œuvre est double : premièrement du point de vue formel, elle remet en question l’instantanéité et la perspective unique dans le portrait grâce à une démultiplication du temps et de l’espace en dévoilant graduellement un portrait cubiste du sujet. En second lieu, elle cherche de par son apparence à susciter une réflexion sur la banalisation de la surveillance des citoyens dans un monde où les caméras sont omniprésentes, et sur la perte de contrôle de sa propre représentation dans les espaces virtuels, au point d’en perdre la notion même d’individualité, dépossédés de ce fait de notre propre reflet.

Étant donnée la ressemblance superficielle de l’installation avec le miroir (son apparence générale ainsi que son mode opératoire sont repris), le spectateur peut avoir un horizon d’attentes semblable à l’interaction quotidienne avec celui-ci. C’est précisément ce qui rend l’expérience de l’œuvre déstabilisante : le spectateur s’attend à une représentation isomorphe de son apparence (comme dans un miroir classique), mais on lui présente sa physionomie d’une manière progressivement plus détournée dans le temps et l’espace, ce qui engendre une dissonance cognitive qui – d’une manière perverse – me semble porteuse d’une certaine forme de plaisir esthétique.

Éventuellement, je désire m’affranchir de la contrainte de la grille d’images carrées afin d’incorporer des tesselles superposées de forme arbitraire, semblables aux mosaïques ultérieures de Hockney[2].

[1] Les trois ordres du simulacre de Jean Baudrillard vont comme suit : le premier ordre, où l’image représentée est une copie fidèle de l’original, le deuxième est une copie perverse ou manipulée de son référent. Le troisième n’est plus une reproduction – l’image est synthétisée de toute pièces, c’est-à-dire que le lien avec son référent est rompu (1976).

[2] Cf.: David Hockney – Pearblossom Hwy., 11 – 18th April 1986, #2.